X.13 Programmation axée sur le maché

La programmation axée sur le marché désigne un ensemble de méthodes d’intervention reposant sur la compréhension et le soutien du marché local de l’assainissement. Elle se distingue de l’approche qui consiste à distribuer des biens ou des services comme des dalles, du savon et des seaux ainsi qu’à construire des infrastructures d’assainissement directement par les organisations d’aide. La frontière entre les deux approches est parfois mince. Le choix des modalités de mise en œuvre dépend du contexte humanitaire, de la phase de l’urgence, des risques potentiels pour la santé publique, des besoins et des faiblesses en matière d’EAH, du niveau de mise en œuvre et du groupe cible (individus, ménages, communautés et institutions), des connaissances, des opinions et des pratiques de la population affectée ainsi que des résultats escomptés du programme. Tout programme d’assainissement doit reposer sur une étude du marché à un niveau pertinent, une évaluation des besoins et des scénarios d’intervention. Ceci permet de s’assurer que l’approche choisie est bien adaptée aux réalités du terrain et non pas prédéterminée par des méthodes et des hypothèses standards.

Études de maché

Les études de marché comprennent l’analyse des marchés locaux (par exemple capacité et élasticité de l’offre, accès, qualité des biens et des services disponibles), de l’environnement favorable (par exemple accès aux marchés et aux services financiers, infrastructures, politiques, cadres réglementaires, stabilité monétaire) et des caractéristiques des ménages (par exemple éducation financière, volonté de payer, dynamique du pouvoir d’achat des ménages, niveaux d’endettement, priorités de dépenses). Les études de marché peuvent être des analyses approfondies, comme celles qui sont détaillées dans la boîte à outils EMMA (Emergency Market Mapping Analysis) ou se limiter à quelques questions complémentaires aux études existantes, en fonction du contexte, du temps et des ressources disponibles. Certains outils existent comme l’analyse des marchés avant la crise (Pre-Crisis Market Analysis, PCMA) et peuvent être utilisés d’une part pour mieux connaître les marchés critiques et leur fonctionnement en temps normal, et d’autre part pour identifier leur capacité à s’adapter à de futurs chocs, en particulier lors de crises cycliques ou prolongées. Cette connaissance peut être utilisée pour affiner les réponses futures ou concevoir des programmes de préparation permettant de renforcer les marchés et de développer leur résilience en prévision d’une crise et pour accélérer la réponse aux situations d’urgence. La mise en œuvre d’approches fondées sur le marché n’est pas une nouveauté dans le secteur de l’EAH. Les programmes intègrent depuis longtemps l’approche dite « argent contre travail » pour la reconstruction des latrines, la distribution de coupons pour la vidange des boues ou l’achat de kits d’hygiène, l’organisation de foires commerciales pour présenter différents modèles de latrines et de fosses, la mise en œuvre de formations pour les artisans et les commerçants, l’appui technique aux opérateurs de vidange et le soutien aux systèmes financiers (par exemple des prêts de microfinancement pour la construction de latrines). Nombre de ces approches ont bien fonctionné et ont pu être généralisées, y compris dans des contextes où des normes techniques et de qualité sont requises.

1. Demande (accès au maché)

La demande peut être renforcée de plusieurs façons: (a) en s’appuyant sur le marché par le biais de programmes de transferts monétaires, (b) en soutenant les marchés pour créer un accès au marché et (c) en favorisant le changement du système de marché par le marketing social de l’assainissement, qui inclut également des actions de communication en vue d’obtenir des évolutions de comportement.

S’appuyer sur le marché par le biais de transferts monétaires: Pour générer la demande de produits et de services d’assainissement, on peut recourir à des subventions ou à des dons monétaires dont l’utilisation est influencée ou contrôlée par le montage financier. Il existe de nombreuses formes de subventions ou de dons - pour les individus, les ménages ou les communautés - versées régulièrement ou par tranches, ou encore en une seule fois. Elles peuvent être conditionnelles, si les bénéficiaires doivent remplir des conditions d’obtention (argent contre travail) ou d’utilisation des fonds (pour construire des latrines), ou inconditionnelles, si la subvention ou le don est accordée pour permettre aux bénéficiaires de subvenir à leurs besoins de base. Ce dernier exemple est communément appelé « transfert monétaire à usages multiples » et il est généralement basé sur un panier de dépenses minimum, qui définit les besoins d’un ménage - sur une base régulière ou saisonnière - et leur coût moyen dans le temps. Les subventions ou les dons accordés sous forme de coupons peuvent être limités à des produits ou des services spécifiques (par exemple des articles d’hygiène) et avoir une valeur non-déterminée (avec un montant plafond en espèces ou en produits) échangeable auprès de fournisseurs sélectionnés. Le transfert monétaire a pour objet unique de réduire les barrières financières rencontrées par les bénéficiaires, sans aborder les autres obstacles.

Soutenir les marchés pour créer un accès au marché: Les acteurs du marché ou d’autres entités faisant partie du système de marché peuvent avoir besoin d’un soutien temporaire pour faciliter l’accès des clients potentiels aux biens, aux services ou aux revenus nécessaires leur permettant de subvenir à leurs besoins en cas de crise. Par exemple l’organisation d’une foire commerciale pour les produits d’assainissement peut encourager l’innovation et susciter la création d’une demande de biens et de services. Les vendeurs ou les prestataires de services peuvent avoir besoin d’être (pré-)qualifiés pour répondre aux critères de sélection (par exemple en leur permettant de recevoir des paiements numériques) ou se conformer aux normes requises par le programme de transfert monétaire (par exemple la qualité et le format de leur comptabilité).

Marchés en crise (adapté de CRS, 2017)

Le changement du système de marché grâce au marketing de l’assainissement, inclut notamment la communication en vue de l’évolution des comportements. C’est un domaine émergent de l’assistance humanitaire en matière d’EAH. Le marketing de l’assainissement a pour objectif de développer des produits et des services qui répondent aux besoins des individus et emploient des outils de commercialisation et des campagnes de promotion pour encourager l’utilisation des latrines. La modification ou l’adoption de comportements dépend de la mise en œuvre de ce que l’on appelle le « marketing mix », qui comprend le produit, la politique de distribution, le prix et la promotion (4 P en anglais). Bien que l’influence finale sur chacun des 4 P puisse être limitée, une intervention de marketing de l’assainissement tente d’orienter la population cible vers certains objectifs. Les stratégies de marketing de l’assainissement comprennent également la communication en vue de l’évolution des comportements, qui motive les individus ou les ménages à adopter un comportement particulier (par exemple l’utilisation de latrines) ou un comportement complémentaire (par exemple le lavage des mains au savon). Ces approches ont été développées pour travailler avec des groupes qui ne sont pas habitués à utiliser des toilettes : l’approche participative de trans-formation de l’hygiène et de l’assainissement (PHAST) ou l’assainissement total piloté par la communauté (ATPC ou CLTS en anglais), toutes deux axées sur le changement des pratiques communautaires et en particulier sur la défécation en plein air.

2. Offre

Recourir, soutenir et développer les marchés sont des actions qui peuvent augmenter la capacité d’un système de marché à proposer des biens et des services essentiels. Cette approche consiste à intégrer le marché local dans la stratégie de réponse humanitaire immédiate, qui repose généralement sur la distribution de produits et la construction directe des infrastructures d’assainissement. Il est donc important de bien connaître le marché pour pouvoir y acheter des biens et des services au niveau local ou régional. Un soutien direct temporaire des fournisseurs ou des commerçants est parfois nécessaire pour garantir un approvisionnement suffisant. Les interventions de soutien aux marchés ciblent les acteurs du marché et ont pour but de rétablir les systèmes de marché après un choc. Cela peut se faire en accordant des aides financières aux commerçants pour reconstituer leurs stocks, en améliorant l’accès aux informations techniques, aux coûts et aux coordonnées des équipementiers ou des prestataires de services liés à l’assainissement, en accordant des coupons ou des aides financières pour le carburant, des pièces de rechange aux entreprises de transport (par exemple pour les opérateurs de camions de vidange), en aidant les commerçants du marché à augmenter la capacité d’entreposage (par exemple pour les articles d’hygiène) ou les services de gestion des eaux à accroître la capacité existante de traitement des eaux usées (par exemple dans les communautés d’accueil après un afflux de réfugiés). Les interventions de développement des marchés ciblent les acteurs du marché dans le but de parvenir à une reprise économique à long terme. Cela peut se faire par le développement de modèles commerciaux (par exemple en soutenant une organisation communautaire pour établir la fabrication et la commercialisation locales de savon ou de serviettes hygiéniques), le développement de la chaîne de valeur (par exemple en regardant s’il existe un marché pour la vente de compost), le développement de la chaîne d’approvisionnement (par exemple en créant un accès à des produits sanitaires emballés et en facilitant leur transport), la conception de produits (par exemple en concevant des modèles de latrines abordables pour différents groupes socioéconomiques) et en facilitant l’accès aux services financiers (par exemple en proposant des microcrédits pour la construction de latrines).

3. Réforme du cadre réglementaire du marché

Afin d’aider les marchés à se redresser, les interventions humanitaires peuvent également inclure une série d’activités visant à en réformer les cadres réglementaires (règles, normes, standards nationaux). Cela peut se faire par le biais d’un plaidoyer en faveur d’une amélioration des réglementations (par exemple l’approbation d’une infrastructure permanente pour le traitement des eaux usées dans un camp de réfugiés), d’un engagement direct dans les processus d’élaboration des politiques ou par le renforcement des capacités des acteurs concernés (par exemple les gouvernements, les régulateurs, les services publics, etc.)

4. Renforcement des services et des infrastructures du marché

Pour permettre le fonctionnement des systèmes de marché critiques, il peut être nécessaire de soutenir, de restaurer ou de développer les services et les infrastructures du marché au sens large. Cela peut inclure des garanties de prêts pour les institutions de microfinance (IMF), la possibilité d’utiliser des technologies de transfert d’argent digitales (par exemple via un téléphone ou un terminal de paiement) ainsi que l’appui à la circulation d’informations, la réhabilitation des routes, des transports et des réseaux de télécommunication.

Opportunités offertes par la programmation axée sur le marché

Cette approche est de mieux en mieux reconnue et l’on estime qu’elle occupera une place essentielle dans les futurs programmes humanitaires. Travailler avec les marchés existants comporte des avantages comme une plus grande efficacité, un moindre coût (efficience) et la possibilité de programmer sur une plus large échelle. En outre, elle améliore la dignité et le choix pour les bénéficiaires (par exemple les aides financières pour la construction de latrines permettent aux bénéficiaires de choisir le modèle et le style qu’ils préfèrent). Cette approche est également susceptible de favoriser une reprise économique plus rapide et un renforcement de la résilience grâce à des effets multiplicateurs économiques, une meilleure transition vers les programmes de développement ainsi que des niveaux plus élevés d’acceptation et de durabilité. Par exemple la construction de latrines augmente le sentiment d’appartenance et donc la probabilité que l’exploitation et l’entretien soient correctement effectués par les bénéficiaires.

Risques et difficultés

Les infrastructures d’assainissement sont techniquement complexes, soumises aux réglementations en vigueur, coûteuses (dépenses d’investissement élevées) et dangereuses si elles sont mal réalisées. La programmation axée sur le marché déplace en partie la gestion des risques de qualité et de sécurité des acteurs humanitaires vers les acteurs du marché local et vers les bénéficiaires. Par exemple il y a moins de contrôle de qualité des latrines construites dans le cadre d’un programme de transfert monétaire, car les bénéficiaires ont tendance à employer une main-d’œuvre moins qualifiée et plus de matériaux de récupération. Le fait de laisser le choix aux bénéficiaires ne signifie pas que les acteurs humanitaires n’ont plus de responsabilités. Ils doivent continuer à veiller à ce que les installations et les services sanitaires soient gérés en toute sécurité, qu’ils soient accessibles à tous et qu’ils répondent aux normes humanitaires minimales. La conception de programmes axés sur le marché doit donc inclure des stratégies d’atténuation des risques (par exemple le recours à la conditionnalité ou des conditions restrictives pour les transferts monétaires) ainsi que des activités de soutien comme l’appui technique, le renforcement des capacités et le suivi régulier. Lorsque les programmes d’assainissement identifient des facteurs de risque en termes de connaissances, d’opinions et de pratiques, il est nécessaire d’y faire face par des activités complémentaires ad hoc, comme l’engagement communautaire et le marketing de l’assainissement, qui cherchent à comprendre les questions socio-culturelles, à renforcer la responsabilité et à promouvoir des comportements sains.

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